Moallakat d'Antara

Antara, vulgairement Antar, poète guerrier de la tribu d'Abs, l'un des héros de la guerre de Dâhis, et auteur d'une moàllakat, était, suivant l'opinion la plus générale, fils de Cheddâd, fils d'Amr, fils de Corâd, etc. On l'appelait souvent, par forme de sobriquet, Antarat-el-feldjâ, Antara à la lèvre fendue. Sa mère était une esclave abyssinienne nommée Zebîbé.
Chez les Arabes, avant la révélation de l'Islam, les fils nés d'un père libre et d'une mère esclave demeuraient esclaves ainsi que leur mère ; ils n'étaient avoués par leur père et affranchis de la servitude que s'ils venaient à se distinguer et à se faire un certain renom. Antara fut donc esclave dans sa jeunesse. Il gardait les chameaux de son père Cheddâd. Bientôt, ayant eu occasion de donner des preuves de sa force et de sa bravoure, il fut admis à faire partie des expéditions que les Abs entreprenaient contre d'autres tribus. Il pria alors Cheddâd de lui accorder la liberté, et de le reconnaître pour son fils. Cheddâd s'irrita de cette demande, refusa durement Antara, et le renvoya garder les troupeaux.
Quelque temps après, tandis qu'un grand nombre de cavaliers d'Abs étaient en campagne, leur camp, défendu seulement par la famille de Corâd et quelques autres, fut envahi par une troupe considérable d'ennemis. Dans ce pressant danger, Cheddâd fut obligé d'avoir recours à son fils. « A la charge, Antara ! lui dit-il. — L'esclave, répondit Antara, n'est point fait pour combattre; il n'est bon qu'à traire les chamelles et à soigner les petits. — A la charge ! répéta Cheddâd ; tu n'es plus esclave, tu es libre, tu es mon fils. » Antara n'eut pas plutôt entendu ces paroles, qu'il se précipita sur les assaillants. Il fit des prodiges de valeur, et anima si bien par son exemple les autres guerriers d'Abs, qu'ils mirent l'ennemi en déroute, et lui arrachèrent le butin qu'il avait enlevé.
Désormais homme libre, Antara s'illustra par ses exploits et son talent poétique, sans cependant pouvoir faire oublier le vice de sa naissance, que l'envie lui reprochait souvent.
Un jour les Abs, sous la conduite du prince Cays, fils de Zohayr, ayant attaqué les Bènou-Témîm, furent repoussés et poursuivis par leurs adversaires. Antara couvrit la retraite de ses compagnons, qui, sans lui, auraient été taillés en pièces. Cays dit à ce sujet : « Nous devons notre salut au fils de la négresse. » Cette expression méprisante fut rapportée à Antara. L'indignation qu'il en conçut lui inspira une kasida dans laquelle, en faisant son propre éloge, il lance d'une manière indirecte quelques sarcasmes contre Cays. C'est dans cette pièce qu'il dit :
« La moitié de ma personne est du plus pur sang de la tribu d'Abs; l'autre moitié, j'ai mon sabre pour la faire respecter.
« Quand nos guerriers en péril faiblissent et se regardent stupéfaits, alors on trouve que je vaux mieux que ceux dont les oncles paternels et maternels sont de haute et noble lignée. »

Antara était amoureux de sa cousine Abla, fille de Malik, frère de Cheddâd. Par d'importants services rendus à Malik et à son fils Amr, il leur avait arraché la promesse de lui donner Abla en mariage. Mais Malik et Amr détestaient Antara; et, pour se soustraire à une alliance avec le fils d'une esclave, alliance qu'ils regardaient comme un déshonneur, ils mirent à l'accomplissement de leur promesse une condition qui entraîna Antara dans une entreprise périlleuse, où ils espéraient qu'il trouverait la mort. Antara triompha de tous les dangers, et remplit la condition qui lui était imposée. Malik, n'ayant plus alors de prétexte pour éluder sa parole, prit la fuite avec toute sa famille, et alla s'établir loin de la tribu d'Abs. Il éprouva ensuite des malheurs, reçut de nouveaux services d'Antara, et, vaincu par les bienfaits du généreux guerrier, il finit par lui accorder la main de sa fille.
« O Abla, tu baisses ton voile pour dérober ton visage à ma vue. (Pourquoi me dédaigner ?) Ne suis-je pas celui qui sait triompher des guerriers couverts d'armures ?
Tu peux louer en moi des qualités que tu n'ignores pas. Mon caractère est doux et facile avec quiconque est juste a mon égard.
Mais si l'on veut m'opprimer, je deviens moi-même un dur oppresseur; j'abreuve mon ennemi d'humiliations plus amères que les sucs de la coloquinte.
Souvent, lorsque la fraîcheur du soir vient calmer les ardeurs du jour, je bois un vin délicieux, acheté au prix d'un brillant métal marqué d'une empreinte.
Je porte à mes lèvres une coupe de cristal d'un jaune éclatant, artistement taillée, tandis que ma main gauche tient un vase d'argent dont le goulot est fermé d'une toile fine, pour ne verser dans la coupe qu'une liqueur limpide.
Quand je suis animé par les fumées du vin, je me ruine en prodigalités; mais ma gloire reste entière, je ne me laisse emporter à aucune action qui puisse lui donner atteinte.
Lorsque la raison reprend sur moi son empire, ma libéralité n'en souffre pas de diminution. Mes sentiments, tu le sais, Abla, sont nobles et généreux.
Bien des fois j'ai fait mordre la poussière à l'époux d'une jeune beauté, après lui avoir ouvert au-dessous de l'épaule une blessure pareille à une bouche dont la lèvre supérieure est fendue.
Ma main, en le perçant d'un coup prompt et mortel, a fait ruisseler son sang en flots de pourpre.
Fille de Malik, interroge les guerriers, si mes exploits te sont inconnus.
Je suis toujours placé sur la selle d'un puissant cheval, rapide à la course, portant les cicatrices de mille blessures.
Tantôt je le pousse hors des rangs pour combattre un ennemi; tantôt je reviens vers la troupe nombreuse de mes compagnons les redoutables archers.
Ils te diront, ceux qui m'ont vu à la guerre, qu'autant j'ai d'ardeur à affronter le péril, autant je montre de désintéressement quand il s'agit de partager le butin.
Souvent j'ai attaqué un cavalier armé de toutes pièces,
contre lequel les plus courageux n'osaient se mesurer, qui n'était pas homme à fuir ou à se rendre.
Bientôt je lui ai porté un coup terrible avec une lance droite, faite d'un roseau noueux et dur.
Le fer impitoyable a percé son armure et son corps : le fer ne respecte pas le brave.
Je l'ai laissé étendu sur la terre, pour servir de pâture aux bêtes féroces, qui l'ont déchiré, et ont dévoré ses belles mains et ses beaux bras.
Mon sabre s'est frayé un passage à travers la cotte de mailles large et serrée d'un guerrier qui savait défendre sa famille et ses amis, qui s'ornait à la guerre des marques distinctives de la vaillance;
dont la main était prompte à mêler les flèches du hasard, pendant la froide saison; qui vidait les tonneaux des marchands et faisait tomber leurs enseignes; qui ne s'attirait de blâme que par l'excès de sa libéralité.
Lorsqu'il m'a vu descendre de mon coursier, et m'avancer vers lui pour achever de lui donner la mort, un mouvement de lèvres, qui n'était pas un sourire, a mis ses dents à découvert.
Alors je l'ai frappé de ma lance, et je lui ai déchargé un dernier coup de mon glaive tranchant, dont la trempe est excellente.
Au milieu du jour il gisait sur la poussière ; sa tête et ses mains, sur lesquelles le sang était figé, semblaient noircies avec la teinture extraite de l'izhlam.
C'était un guerrier de haute stature ; ses vêtements paraissaient envelopper un grand arbre plutôt qu'un homme; il ne faisait usage pour chaussure que du cuir le mieux préparé, et n'avait point eu de frère jumeau.
O beauté douce comme la brebis, heureux celui qui pourra te posséder ! Ce bonheur m'est interdit ; plût au ciel que je pusse y prétendre! »
Source :
Caussin de Perceval, Essai sur l’Histoire des Arabes avant l’islamisme, t. II


